Interview du général Bernard JANVIER (Partie 3 - Final)

 

Propos recueillis par Pierre BAYLE

Le général Janvier, en conclusion de cette série de témoignages sur la guerre du Golfe : Ceux qui ont participé à l’opération Daguet peuvent être pleinement fiers d’avoir pleinement accompli leur mission, libérer le Koweït. Le soutien populaire recueilli par Daguet a été exceptionnel. Il a été l’un des facteurs de la victoire. L’armée française d’aujourd’hui a pleinement les moyens de conduire ses missions, surtout parce qu’elle a des hommes et des femmes animés par l’esprit de la pleine réussite de la  mission, par  l’esprit de sacrifice. Mais pour mener à bien leur mission, nos soldats ont besoin du soutien de la nation.

 

 

L'opération Daguet/Desert Storm s'est terminée au jour, à l'heure et à la minute où le mandat ONU a été rempli. Quel regard portez-vous sur cette fin de mandat ? Etait-ce trop court ?

 

- Général Janvier : Souvenez-vous que Daguet, c’est la guerre de cent heures – pour ce qui concerne la partie offensive terrestre. Il a fallu cent heures pour que les Alliés accomplissent la mission confiée par l’ONU : libérer le KOWEIT. Le mandat n’allait pas plus loin. S’il avait été plus contraignant que celui de forcer l’Irak à quitter le territoire koweïtien, il n’y aurait pas eu le consensus international que nous avons connu et nous n’aurions sans doute pas compté  dans la coalition les contingents arabo-musulmans tels que le Sénégal, l’Egypte ou la Syrie. Par rapport à la mission stratégique qui était  de détruire le potentiel agressif de l’adversaire, nous avons ainsi parfaitement rempli le mandat avec la quasi-destruction des forces irakiennes engagées sur le territoire koweïtien…

 

 

Donc la mission était accomplie ?

 

- Oui,  tous ceux qui ont participé à l’opération Daguet peuvent être pleinement  fiers d’avoir accompli leur mission : défendre l’Arabie Saoudite (Bouclier du Désert) et libérer le Koweït (Tempête du Désert).

Fallait-il aller plus loin ? L’aurait-on pu ? Je ne le pense pas. La division française a terminé en étant déployée en direction de l’Euphrate vers le nord-ouest ; la question de soutenir ou non la rébellion chiite ne s’est pas posée. Avec le cessez-le-feu décrété unilatéralement par la coalition, on n’avait plus de buts de guerre. Le regard que je porte sur cette offensive est donc le regard d’un chef qui a vu ses forces assurer pleinement leur mission de libérer le Koweït…

 

  

La France a prouvé sa capacité à projeter une force dans les plus brefs délais, et à la faire monter en puissance jusqu'à quelque 15.000 hommes des trois armées en à peine quelques mois. A-t-elle su conserver ensuite cette capacité et surtout cette réactivité ?

 

- Aujourd’hui, en étant  à l’extérieur de l’institution militaire (car j’ai "décroché" de la vie militaire d’active il y a déjà  longtemps), je pense que les choses sont beaucoup plus difficiles car complexes. Je fais référence à ce que nous ayons connu les uns et les autres. Quant je commandais le 2e REP, en 1982, pour l’opération "Epaulard" à Beyrouth, le régiment avait été mis en alerte à 17 heures et était prêt à partir à minuit avec l’ensemble de ses moyens de combat (soutien, munitions, véhicules).  Le chef de corps avait alors leur pleine  disponibilité pour une mise en route immédiate vers un théâtre d’opérations. Cela a été le cas pour Kolwezi en mai 1978, mais aussi pour Daguet : mise en alerte le vendredi soir, la division était prête à partir dès le mardi suivant.

Aujourd’hui, avec les bouleversements qu’ont connus les structures, notamment pour toute la partie soutiens, je pense que ça doit être beaucoup plus compliqué. Les chefs de corps n’ont plus "à leur main" les véhicules de combat nécessaires au départ de l’unité. On se situe dans une tout autre logique, il faut peut-être beaucoup plus de temps pour monter en puissance et garantir dans un nouveau système  la réactivité des forces.   

 

 

Créée pour combler une faille dans le dispositif Centre-europe face à la menace du Pacte de Varsovie, la Force d'action rapide a manifesté une remarquable capacité d'adaptation. Sa suppression n'a-t-elle pas été une erreur ?

 

- En réalité, la situation a évolué dès lors que l’armée de Terre a été professionnalisée : c’est toute son entité qui est devenue la FAR. Lorsqu’on a créé la FAR, c’était pour disposer d’un outil capable d’aller "vite, fort et loin", de façon souple et innovante, par le fait qu’elle disposait pour une très grande partie d’unités professionnalisées et projetables. On a vu cette capacité mise en œuvre sur le rideau de fer, par exemple avec la manœuvre Moineau Hardi en septembre 1987, face à la frontière tchèque. La FAR complétait une 1ère Armée majoritairement composée d’appelés. Du reste, la FAR elle-même devait se tourner vers des appelés volontaires service long (VSL) en fonction de la disponibilité des unités professionnelles, notamment en Afrique. Ainsi, pendant l’opération Daguet, la 11e DP était-elle restée en réserve, assurant  quasiment toutes les missions en Afrique, avec des renforts de VSL. Au Liban, depuis les années 1980, on a eu recours aux VSL, dans la FINUL. A Beyrouth, un nombre important des 58 victimes du Drakkar, le 29 octobre 1983, étaient des appelés VSL des 1er et 9ème régiments de chasseurs parachutistes (RCP). Dans les Balkans, on a envoyé un bataillon de VSL en Bosnie, notamment dans la poche de Bihac en novembre 1992 puis sur le Mont Igman au-dessus de Sarajevo.

Donc la dissolution de la FAR allait de soi avec la professionnalisation. Bien sûr elle a été douloureuse pour ceux qui en faisaient partie et qui avaient conscience de former un outil exceptionnel avec des unités parfaitement entraînées à agir en commun, on a vu leur cohésion parfaite à Daguet. Mais dès lors que la professionnalisation était lancée, c’est l’ensemble de l’armée de Terre qui avait vocation à être projeté ! Ensuite, bien entendu, il a fallu du temps pour mettre en œuvre la professionnalisation. L’expérience nous a montré que dix ans sont nécessaires pour former des régiments professionnalisés, en moyenne. 

 

 

La France a connu après le Golfe plusieurs théâtres d'opérations importants, en particulier dans les Balkans. Etait-elle armée pour ces conflits de haute intensité, et a-t-elle su jouer un rôle à la mesure de son ambition ?

 

- La guerre du Golfe a été pour notre pays le dernier choc entre forces blindées mécanisées. Par la suite, les opérations ont changé de nature. Dans les Balkans, la France a joué un rôle exceptionnel notamment dans "l’Implementation Force"(IFOR) en 1996 ; ensuite ça a été la Côte d’Ivoire, où les hélicoptères ont assumé un rôle majeur, puis l’Afghanistan qui est un théâtre encore plus différent. Franchement, je pense que l’armée française d’aujourd’hui a pleinement les moyens de conduire ses missions, surtout parce qu’elle a des hommes et des femmes animés par l’esprit de la pleine réussite de la  mission, par  l’esprit de sacrifice – on vient de le voir à nouveau en Afghanistan, on l’avait vu auparavant à Bouaké en Côte d’Ivoire, en novembre 2004.

Si elles peuvent rencontrer des problèmes, nos unités les éprouvent sans doute moins sur les théâtres d’opérations où elles disposent des moyens de combat, de sécurité, de soutien, à la hauteur des menaces et des enjeux. Non, c’est plutôt en France, au niveau de la vie quotidienne, qu’elles peuvent éprouver des difficultés : le soutien matériel, la vie courante, l’environnement social. Ce n’est un secret pour personne que la part des forces armées dans le PIB continue à régresser, étant tombée à 1,6%. Ces soucis sont, me semble-t-il, en partie le résultat des grands chambardements dans les structures, avec le regroupement des soutiens, la création des bases de défense et la mise en commun de certains matériels, l’exécution de marché trop globaux, etc. La pénurie implique la centralisation des ressources qui, dans ses excès, n’est pas un gage de souplesse !

Nous aimerions beaucoup voir arriver des matériels dont la mise en place a été différée ou reportée, comme le nouveau lance-roquettes multiple à charge unique. Il est certain que si on modifie la structure et l’articulation des unités sans mettre en place les matériels nouveaux, ici dans le cas de l’artillerie, on prend des risques pour garantir la cohérence de l’ensemble. Mais je vois les choses de loin, peut-être de façon inexacte !…

  

 

Le soutien populaire au déploiement de la force Daguet a été une surprise pour tout le monde. Ce soutien a-t-il été entretenu, cultivé, développé pour les engagements ultérieurs des armées françaises ?

 

- Le soutien populaire recueilli par Daguet a été exceptionnel. Il a été l’un des facteurs de la victoire, c’est incontestable ! Il s’agit là d’un vecteur essentiel de la force morale des soldats qui en recevaient témoignage tous les jours : messages des enfants, paquets cadeaux, lettres. Les Français, dans leur grande majorité, se sont manifestés et c’était indispensable. Il nous fallait cela. Au retour encore, nous avons eu un accueil hors du commun. Tout cela montre que l’élan populaire était tout-à-fait réel, fondé sur des objectifs de guerre légitimes et parfaitement définis. On savait qu’il y avait des risques de pertes importantes, on connaissait la puissance militaire des Irakiens et la menace chimique était avérée, mais nous avons été plus forts parce que le pays était derrière ses soldats, c’est une des grandes leçons de ce conflit.

Ensuite, il faut le reconnaître, les messages ont été brouillés, la mission n’était plus aussi claire pour l’opinion. En ex-Yougoslavie, nous sommes partis dans le flou pour accomplir des missions mal définies ou ambiguës donc très difficiles à exécuter. 76 de nos soldats sont tombés sous le feu en Bosnie et en Croatie. La mort de l’un d’entre eux, le brigadier-chef Eric Hardoin du 6e RCS à Sarajevo, a été vécue pratiquement en direct à travers la télévision : il manipulait un conteneur de protection pour permettre le passage des civils à Sniper Alley lorsqu’il a été touché par un sniper. Sa mort suivait de 24 heures celle du sergent-chef Ralf Gunther du 1er REC, lui aussi tué par un sniper, ce qui avait provoqué l’envoi d’équipes de télévision. Qui, aujourd’hui, peut encore parler de leur sacrifice et quel en fut l’écho dans la Nation ?

 

N’y a-t-il pas un contraste fort entre la relative indifférence de l’opinion sur les OPEX et l’émotion populaire lorsqu’il y a des morts ?

 

- Au-delà des missions devenues moins claires aux yeux de l’opinion, on peut regretter cette espèce de dilution qui s’est opérée alors même qu’avaient été mis en place des outils pour renforcer les liens entre le pays et son armée. En particulier, je veux parler du Haut Conseil pour la Mémoire, crée sous la présidence de Jacques Chirac en 1997 et dont je ne sais pas bien ce qu’il est devenu. Pourtant c’était un mécanisme essentiel, qui créait une chaîne entre les générations de combattants et qui devait, au plus haut niveau, définir la politique générale et les modes d’action. A l’autre extrémité de la chaîne, au niveau de chaque commune, il y avait le "correspondant Défense" au sein du conseil municipal. Un élu était désigné, par vote, au cœur de la cité, dans l’assemblée délibérante, pour relayer les informations sur la défense et animer ce lien armées-nation. Je l’ai fait moi-même à Sainte-Maxime dans le Var (cela ne m’était guère difficile !). Le réseau était animé par la DICOD. J’ai rencontré autour de moi, dans le Var, des élus qui ont réalisé à leur niveau des choses exceptionnelles. Où est cette instance aujourd’hui ? Pour moi elle a disparu. Que son rôle ait été occulté est très regrettable, car il était important.

Un autre exemple. Au lendemain de Bouaké, où nous avions perdu neuf soldats le 6 novembre 2004, j’ai écrit au Secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants, M. Hamlaoui Mékachéra, pour lui faire part de mon étonnement que leur nom n’ait pas été cité lors de la commémoration du 11 novembre. On m’a répondu que le texte du discours avait été préparé à l’avance et ne pouvait pas être modifié ! Bien piètre explication ! Alors j’ai présenté une nouvelle proposition : pourquoi ne pas rappeler le nom des Morts au Champ d’Honneur dans l’année devant le monument aux morts le 11 novembre ? On m’a répondu cette fois : "circulez, y a rien à voir"…

 

 

Mais le pays sait aussi rendre hommage à ses morts, on l’a vu aux Invalides…

 

La cérémonie poignante aux Invalides vient de rendre un juste hommage à nos soldats tombés au combat. On peut bien sûr le faire au niveau local, au niveau de chaque commune, mais il s’agira toujours  d’initiatives individuelles, alors qu’il faudrait qu’un hommage au niveau national soit institué pour les soldats tombés dans l’année au service de leur Patrie.

Ces soldats qui sont morts pour la France ont droit à la reconnaissance de la Nation tout entière. Il est souhaitable, aujourd’hui, que soit érigé un monument aux Morts en opérations extérieures et que ce projet voie le jour. Je sais les efforts de certains, dont le général Thorette, pour faire aboutir cette réalisation indispensable à la prise de conscience des Français. Tous ces morts ont donné leur vie pour une cause unique, quelle que soit la mission et quel que soit le théâtre d’opérations : le service de la France. Je suis parfaitement d’accord avec ce que vient d’écrire l’amiral Prazuck à ce sujet.  

 

 

Les armées françaises sont aujourd'hui présentes dans la gestion des crises en Europe balkanique, au Liban, en Afghanistan, en Afrique et dans nombre d'opérations ONU de moindre importance. Missions souvent risquées mais sans effet militaire visible et avec cependant un coût humain élevé : cette présence est-elle bien comprise par les militaires aujourd'hui ?

 

- Le soldat qui tombe au combat ne meurt pas pour une simple efficacité militaire, il meurt pour le succès des armes de la France. Mais si l’on parle d’efficacité et de succès des armes, alors, ce qui me surprend, c’est qu’on n’annonce jamais les pertes infligées à l’adversaire. C’est là que les buts de guerre apparaissent brouillés. Dans la guerre il est légitime de détruire le potentiel de l’ennemi. Dans les combats actuels, seules nos pertes sont annoncées ; nous donnons l’impression que nous subissons la loi adverse. En réalité, en Afghanistan, par exemple, il en va tout autrement. Que ce soit en aide aux unités afghanes ou dans nos actions directes nous imposons notre volonté à l’adversaire ; pourquoi ne pas le montrer et le démontrer ? Il y a comme une part de l’engagement qui est amputée...

Le soldat accomplit une mission. Il s’agit qu’il la comprenne bien. Le reste c’est de la politique, qui lui importe peu. Mais pour mener à bien leur mission, nos soldats ont besoin du soutien de la nation. Ils ont besoin de l’engagement et du témoignage de tout le pays, y compris à travers les visites de ses élus. Quand j’étais en Bosnie, je n’ai pas vu passer beaucoup de parlementaires. J’ose espérer que les temps ont changé...

 

  

Les opérations extérieures sont entérinées après coup par les commissions parlementaires, mais ne font pas l'objet de campagnes d'information et d'explication, d'où le désarroi de l'opinion lorsqu'il y a des pertes. N'y a-t-il pas un manque d'accompagnement et d'action pédagogique ?

 

- Il y a eu des progrès en ce domaine : aujourd’hui l’engagement en OPEX fait l’objet d’un débat parlementaire dès qu’il atteint une certaine durée. C’est une évolution significative et appréciable. On vient de le voir pour la Libye. Mais d’une manière générale, autant on voit des reportages sur les unités en France, notamment à l’occasion du 14 juillet, autant on en voit peu sur l’engagement en opérations. Il n’y a sans doute pas assez de communication normale, au jour le jour, pour maintenir l’intérêt de l’opinion. Il est plus difficile de recueillir la solidarité de l’opinion si sa sensibilisation n’est pas construite en amont, me semble-t-il.

 

 

Vous avez participé en mars dernier aux commémorations organisées par les Koweïtis de la libération de leur pays. D'autres ont eu lieu aux Etats-Unis. Pensez-vous qu'on ait fait un effort suffisant en France pour commémorer cet engagement ? 

 

- Je voudrais d’abord souligner le geste des Koweïtis qui ont invité les chefs des contingents et des détachements de chacun des pays de la coalition de 1990-91. J’ai été frappé de leur esprit patriotique et de leur parfaite connaissance non seulement de la coalition qui a libéré leur pays mais spécifiquement du rôle de la force française Daguet. Cette histoire est enseignée dans les écoles, ce jeune pays qu’est l’émirat a beaucoup appris de son épreuve et s’est donné les moyens de maintenir la mémoire. La France a fait l’objet d’une marque particulière de respect lors de ces commémorations, puisqu’on a fait défiler en tête le détachement français. C’était un bloc formé pour moitié de Marsouins avec l’Etendard du 11ème RAMa et de Légionnaires avec le Drapeau du 2e REI, survolés par les avions de combat français. C’était un exemple magnifique de l’hommage d’un pays à ses forces et aux forces qui ont contribué à restaurer sa souveraineté.

En France, il faut bien dire que même cette commémoration koweïtie a été quasiment ignorée : aucune équipe photo ou cinéma n’avait été envoyée, personne de l’ECPAD, faute de décision de la DICOD. En contraste, nos camarades étrangers bénéficiaient d’un important effort de médiatisation de leurs autorités respectives.

Quant à la commémoration sur le territoire national, il n’y a eu que la belle cérémonie  interarmées à Nîmes, et encore à l’issue de multiples itérations, incompréhensibles, sur le choix de la date. Heureusement les anciens ont su se mobiliser, sous l’impulsion du général Derville. Ceux-ci auraient souhaité une  manifestation plus importante, au niveau national, pour rappeler ce que fut Daguet. Ne serait ce que pour témoigner du  soutien populaire d’alors ; bien nécessaire  face à une actualité qui, tous les jours, nous rappelle son importance auprès des soldats engagés dans les opérations extérieures conduites par la France. …

 

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