Interview du général Janvier (2)

Propos recueilis par Pierre BAYLE

 

 

Le général Janvier : « Les combats ont été rapides, bien préparés, bien menés. Mais nous avons aussi découvert nos lacunes, cette guerre nous a beaucoup appris : nous n’avions pas d’interopérabilité suffisante avec nos alliés, en matériels, équipements, munitions et procédures ; nous souffrions également d’un manque flagrant de renseignement en moyens techniques et humains ; enfin il n’y avait aucune coordination entre manœuvre aérienne et manœuvre terrestre – hors soutien tactique – et notre ignorance des zones bombardées en sous-munitions a coûté cher en vies humaines »

 

 

Le démarrage de Daguet, c’était la course du jeune cerf ?

- C’est le nom de l’opération française dans le Golfe, mais savez-vous comment a été choisi ce nom de baptême ? Lorsque l’opération a été décidée, j’avais été convoqué au ministère de la défense par l’amiral Coatanea, major général des armées, en l’absence du CEMA le général Schmitt parti à Riyad avec le ministre Chevènement. Il fallait nommer l’opération et, d’habitude, il y a une liste de noms de code qui changent régulièrement. Le plus souvent des noms de poissons comme Bonite pour Kolwezi, Manta pour le Tchad, Requin pour le Gabon, Epaulard pour le Liban, etc. Mais ce jour-là, il y avait un nom épouvantable genre Cœlacanthe. L’amiral dit : « pas possible », et me demande de prendre un dictionnaire en ajoutant : à la page que vous ouvrirez, ce sera le premier nom en haut à gauche. Et c’est tombé sur Daguet !

 

Vous avez donc participé à la préparation et, finalement, on vous demande remplacer le général Mouscardès, rapatrié pour raisons sanitaires. Vous arrivez comment ?

- J’arrive le 8 février… à cheval sur les bombes. Nommé le 6, je consacre la journée du 7 pour passer les consignes de la division « organisation/logistique » et, le 8 au matin, saute dans un Nord 262 à Villacoublay, pour embarquer à Istres sur un DC8 qui assurait un brouettage quotidien avec Al-Ahsa où il transportait des bombes. Vous vous souvenez que dès le lendemain de l’offensive aérienne lancée le 17 janvier, il avait été décidé de renoncer aux tirs à basse altitude pour des bombardements à 1.500 m d’altitude, hors de portée des tirs irakiens, et il avait fallu commencer à livrer de cette façon une trentaine de bombes par jour en attendant l’arrivée des compléments par bateau…

 

On ne pouvait pas en obtenir de nos alliés ?

- J’ai touché là du doigt une des faiblesses de notre organisation de l’époque : nos armées n’étaient pas habituées à travailler en coalition, nos matériels n’étaient pas interopérables et les munitions n’étaient pas interchangeables. C’était pareil pour le ravitaillement en vol, nos appareils ne pouvaient être ravitaillés à l’époque que par nos ravitailleurs, ce qui obligeait ces ravitailleurs à effectuer d’interminables norias. C’est exactement ce que dit le chef d’état-major de l’armée de l’air, le général Palomeros, quand il dit que nous sommes des « enfants de Daguet » : forte de cette expérience, aujourd’hui notre armée de l’air est capable à la fois de se ravitailler auprès des ravitailleurs alliés et de ravitailler les appareils de nos alliés.

 

Donc vous arrivez en pleine guerre, comment se passent les consignes ?

- J’arrive le 8 en début d’après-midi à Al-Ahsa, puis un Transall m’amène à Riyad et de là j’arrive finalement à Rafah, où la division, forte maintenant de 9.300 soldats français, est en zone de déploiement opérationnel (ZDO). Elle avait quitté son implantation « Miramar » dans la nuit du 16 au 17 janvier, au lancement de l’offensive aérienne, pour se déployer à 250 km plus à l’ouest, tout en assurant la couverture de la mise en place du 18ème corps d’armée américain. Le général Mouscardès étant déjà hospitalisé, la passation de consignes est faite par son équipe mais c’est assez simple pour trois raisons.

La première est que je suis totalement imprégné de la manœuvre de la division, ayant fait partie depuis le début du petit groupe de six personnes autour du général Schmitt et du général Guignon, sous-chef opérations, chargé de concevoir l’opération. La deuxième est que je connaissais parfaitement la 6e DLB, ayant été général adjoint au commandant de la division pendant deux ans, jusqu’en septembre 1989. La troisième est que l’ordre d’opérations était déjà établi, il restait à l’adapter et le signer.

 

Mais la division Daguet avait un adjoint ?

- Le général Mouscardès était parti pour l’Arabie saoudite sans général adjoint, mais avec un chef d’état-major, le colonel Lesquer. Avec la complexité croissante de l’engagement de la division, il fallait renforcer le niveau de commandement et, en plus, avec l’évolution du concept de la manœuvre notamment par l’utilisation de chars, on a envoyé en renfort un cavalier, le colonel Durand, qui avait commandé un régiment d’AMX-30 ; il devint le chef d’état-major et Lesquer devenait, de facto, l’adjoint du général. Ce qui évidemment facilite la continuité du commandement dans cette circonstance particulière.

 

Vous arrivez donc en terrain connu…

- Non, je vais devoir découvrir tout ce que je ne connais pas. Le terrain d’abord, que je vais explorer. Puis les unités hors 6e DLB que je ne connais pas encore : le 4e Dragons et le 3e RIMa, que j’avais connu au Tchad mais dans un contexte différent, au niveau d’unité élémentaire, enfin et surtout, les unités américaines avec lesquelles nous étions imbriqués.

 

Vous étiez sous commandement américain et commandiez aussi des unités américaines ?

- Non, nous étions sous contrôle opérationnel (OPCON), pas sous commandement opérationnel, vous verrez plus loin l’importance de cette exigence des autorités françaises. Quand on est placé sous OPCON, l’autorité de tutelle n’a le droit de modifier ni la mission, ni l’articulation des unités qu’elle commande. 

La division Daguet était sous OPCON du 18e corps d’armée américain (commandée par le général de CA Luck), 18e CA qui était constitué de la 82e Air Borne (la célèbre « 2A » pour All Americans, commandée par le général de division Johnson), de la 101e division aéromobile (hélicoptères Apache et Black Hawk), de la 24e division mécanisée (chars Abrams), de la 3ème brigade de reconnaissance et de forces spéciales, et de la 18e brigade d’artillerie placée sous notre OPCON.

La 82e division avait détaché au sein de Daguet la 2e brigade (commandée par le colonel Rokoz, ancien des forces spéciales américaines), constituée de trois bataillons de l’un des premiers régiments parachutistes créés par l’armée américaine en 1942, le 325.

Ce n’est pas évidemment pas un hasard, les Américains avaient choisi cette 2e brigade qui avait été celle qui avait sauté sur Sainte Mère Eglise en juin 1944, de même que l’objectif le plus sérieux de notre mission avait été baptisé Rochambeau : notre imbrication devait symboliser de manière forte la fraternité d’armes entre Américains et Français…

Au total ce seront près de 4 .200 américains placés sous mon commandement. C’est la première fois depuis bien longtemps qu’un général français commande directement des G.I’s au combat, et quels G.I’s !

La division Daguet constituait ainsi une force considérable, en combattants, une puissance de feux impressionnante : 100 tubes de 155mm, des lance-roquettes multiples, 60 hélicoptères antichar, 160 postes antichar Milan, 96 AMX-10 RC, 43 AMX-30 B2 etc...

Au-delà de ces moyens, c’est la réunion exceptionnelle de soldats français et américains les plus expérimentés, y compris le bataillon d’artillerie de la Garde Nationale, fort bien préparé et qui nous rejoint 3 jours avant l’attaque. Tous ces combattants ont connu des expériences éprouvantes au cours de leur entraînement comme d’engagements antérieurs .

Mais plus encore, ce sont des soldats sereins, forts de leur puissance, confiants dans la qualité de leurs moyens, attachés à leurs chefs, conscients de l’importance de leurs missions, sûrs de leur victoire et de leur suprématie, soutenus par un élan profond de leurs concitoyens dont l’attachement et les encouragements ne cessent de se manifester (colis, lettres, dessins d’enfants des écoles …)

Notre mission est essentielle pour le 18e corps : s’emparer au plus vite de l’aérodrome et du carrefour d’As-Salman à 150 km au nord, en Irak, zone stratégique capitale pour la manœuvre du 18e CA US. Nous aurons l’effort principal et notre attaque précédera de 24 heures l’engagement du 7e Corps au centre.

 

La division était encore en posture de discrétion ?

- La division est alors déployée en ZDO, prête à l’attaque, à 4 km à peine de la frontière irakienne matérialisée par une falaise, en vue des positions irakiennes. Nous étions dans un dispositif totalement discret qui devait assurer la surprise : positions camouflées, silence radio, pas de tirs pour ne pas démasquer nos positions. Une seule fois nous allons déclencher un tir d’artillerie, c’est lorsqu’une patrouille irakienne menacera une de nos positions avancées à la frontière. Sinon, aucun tir, alors que les Américains ouvraient le feu presque toutes les nuits.

 

Pourquoi ce comportement ?

- En fait, c’était lié à leur dispositif : les militaires américains étaient répartis par groupes de deux tout le long de leur ligne de déploiement et se sentaient en insécurité, ainsi isolés. Chaque fois qu’ils entendaient un bruit ou voyaient une ombre – et il y a beaucoup de bruits et de petits animaux dans le désert – ils tiraient en pensant avoir à faire à un adversaire. Notre dispositif était plus regroupé, les hommes se soutenaient mutuellement et la discipline de feu était ainsi respectée. Une fois pourtant les Américains ont eu une vraie alerte et ont fait tirer toutes leurs armes, c’est quand une unité irakienne débouchant de l’axe As-Samawah/ As-Salman, au lieu de poursuivre cette route irakienne qui tournait vers l’est en direction du Koweït, avait fait un « tout droit » vers le territoire saoudien.

 

Et vous deviez donc exécuter une manœuvre déjà figée ?

- Après mes entretiens avec les chefs de corps, notamment les colonels Thorette et Bourret, qui suggéraient des modifications tactiques, je fais accepter par le CEMA qu’on fasse porter l’effort principal sur l’axe est, en direction de Rochambeau, par une manœuvre latérale de contournement, rendue possible par le GPS. Celui-ci permettait en effet une manœuvre structurée et cohérente en plein désert, donc en l’absence de points de repère sur le terrain, par alignements des unités sur des « points tournants » déterminés par leurs coordonnées. Cela permettait de mettre le 3e RIMa en soutien étroit du 4e Dragons qui effectuait une manœuvre enveloppante de Rochambeau par l’est. Quant au groupement Ouest (avec le 1er REC, le 1er Spahis, le 2e REI et le 11e RAMa), il devait fournir un soutien feu aux unités du groupement est au moment de l’attaque de Rochambeau, mole principal de la défense de la 45e division irakienne.

 

C’est la modification essentielle du dispositif ?

- Non, j’ai obtenu une autre modification importante. L’offensive terrestre devait être lancée à partir de la frontière irakienne, or il subsistait une inconnue au débouché de l’action, c’était le franchissement de la falaise. Car l’action planifiée, toute en rapidité, devait nous faire prendre pied en haut de la falaise et, dans la foulée, faire sauter le verrou de Rochambeau puis s’emparer rapidement d’As-Salman et livrer aux Américains l’aéroport et le carrefour stratégique de cette localité. Or le déclenchement de l’offensive prenait du retard : le 7e CA américain peinait à recevoir ses derniers renforts, et la division Daguet ne recevra le régiment d’artillerie chenillée de la Garde nationale du Texas que trois jours avant l’attaque… Donc dans cette période du compte à rebours, les corps d’armée de la coalition avaient été autorisés à lancer quelques opérations préliminaires.

Dans ce cadre, j’ai demandé l’autorisation de pallier un manque cruel, celui de moyens de renseignement pour la division. C’est une autre des graves lacunes de notre dispositif. Faute de renseignements, la division était pratiquement aveugle. Nous avions certes un très bon système d’écoutes des réseaux radio, mais les Irakiens trafiquaient assez peu par radio et avaient des réseaux filaires. D’autre part, nous avions mis en place un dispositif expérimentateur Horus/Horizon, radar placé sur hélico Puma ; nous disposions aussi de radars Rasit et Ratac.

Nous avions également des commandos de recherche et d’action dans la profondeur (CRAP) de la 11e DP qui avaient été regroupés au camp de Caylus et qu’on a fait venir en Boeing 747 à C.R.K, mais ils ne seront opérationnels que quelques jours avant l’offensive terrestre. Et pour conclure sur les moyens Rens, nous avions aussi un petit avion télécommandé MART qui sera abattu par les Irakiens puis récupéré par les hommes de Derville. Ce petit drone se trouve aujourd’hui au musée du 68e RA de la Valbonne, je l’y ai fait placer car même si ce régiment n’a pas participé directement à Daguet car il n’était pas équipé de 155 TRF1, nombre de ses officiers et spécialistes ont été engagés avec nous, notamment une section de défense sol-air Mistral.

 

 

Et qu’avez-vous obtenu pour améliorer le renseignement de la division ?

- D’abord, dans les quelques jours avant l’offensive, nous avons obtenu des renseignements importants par les Américains. Le général Luck a envoyé un raid nocturne d’hélicoptères Black Hawk et Apache jusqu’à As-Salman par l’ouest pour reconnaître les défenses irakiennes. On découvrira ensuite dans les carnets de marche des officiers irakiens qu’ils avaient été totalement surpris et très angoissés d’avoir été attaqués par des hélicoptères qu’ils n’avaient pas vu venir. A l’issue de cette mission nous pourrons visionner les films du terrain pris par les Apache, ce sera précieux pour préparer le déploiement.

Un deuxième raid est mené par la 101e division US deux jours avant l’offensive, une reconnaissance dans la profondeur au cours de laquelle les hélicoptères américains font prisonnier un bataillon entier d’Irakiens qui lèvent les deux bras à leur passage… Cette fois, le renseignement important sera que les Irakiens n’ont apparemment pas une grande envie de se battre !

La modification de notre dispositif, c’est l’autorisation que j’obtiens du général Luck d’engager la division dès le 22 dans le cadre des opérations préliminaires à l’attaque, en prenant pied sur la falaise dans l’après-midi pour lever l’incertitude sur la présence d’obstacles ou de mines avant le débouché. Du reste l’objectif de Natchez, poste irakien verrouillant la frontière, était peut-être une référence à Chateaubriand – et la piste menant à cet objectif a été ouverte par le lieutenant Nachez du 6e REG, qui commande aujourd’hui le 1er REG, successeur du 6e ! Il était de la même promotion que mon fils, promo Général Cailles, et comme lui sorti d'école d'application pour venir directement sur le théâtre d'opérations.

Les premiers éléments déployés sont renforcés dès le 23 au matin, avant le franchissement d’une forte partie de la division en fin de journée. Il était impératif de lever le risque lié aux mines pour ne pas ralentir le lancement de l’attaque.

Simultanément, en élargissant notre dispositif, nous diminuions les risques liés à des frappes chimiques sur l’échelon avant au débouché de celui-ci.

 

C’est donc l’attaque à l’aube du 24…

- Oui, j’ai donné les ordres définitifs pendant la nuit, nous sommes donc prêts à attaquer au lever du jour, lorsque je confirme l’ordre à chacun des chefs de corps. Le colonel Rokoz me répond par radio : « aujourd’hui comme autrefois, nous les Américains et les Français nous allons faire ensemble de grandes choses ». Il est ému, moi aussi… Moment exceptionnel tout autant qu’inoubliable que l’instant où le chef engage ses hommes au combat.

 

Le gros des Américains était derrière Daguet ?

- Oui ; justement, il s’est passé quelque chose d’intéressant quelques jours avant l’offensive. Le 18, le général Luck avait convoqué à son PC une dernière conférence des commandants de division avant l’offensive. J’avais été averti par Rokoz que le général Johnson, patron de la 82e division en réserve derrière Daguet, ne pouvait admettre que la célèbre « Double A » reste inactive derrière nous et avait demandé à prendre, à son compte, notre objectif de Rochambeau pour nous faire basculer entièrement sur l’axe ouest et nous laisser nous concentrer sur l’objectif final d’as-Salman. Et Rokoz m’avait dit aussi qu’en tout état de cause, il voulait rester avec les Français.

Mais c’était inacceptable d’autant que nous étions sous OPCON : on ne pouvait pas modifier nos missions telles qu’elles avaient été validées au niveau politique. La 82 ne devait intervenir en prenant notre relève que si nous étions arrêtés devant Rochambeau ; j’imaginais sans peine la soif d’action de Johnson. Le général Luck nous réunit tous les trois à l’issue de la conférence de commandement et demande à Johnson d’exposer les revendications de la 82e. Il a l’élégance d’ajouter : « je déciderai ce que Janvier nous présentera ». J’explique alors qu’il est hors de question de modifier notre mission et nos objectifs, mais je fais la proposition, pour faciliter le transfert pendant l’opération, que le PC/avant de la 82e soit accolé au mien dès le 23 au soir ; en quelque sorte le commandement de nos divisions serait jumelé.

Le 24 au matin, au débouché en Irak, mon PC est à 4 km à l’intérieur de la frontière irakienne, au-delà de la falaise, et celui de la 82e est déployé à moins d’un km, prêt à prendre les commandes en cas de besoin.

 

Comment démarre cette attaque ?

- Par un moment très fort, un incroyable tir d’artillerie, de 100 canons de 155 tirant ensemble avec les lance-roquettes multiples (MLRS), c’est un feu qui couvre tout le ciel… L’objectif du tir est de frapper dans la profondeur. A midi, nous abordons Rochambeau ; nous y appliquons 15 minutes de cet appui feu exceptionnel qui terrasse littéralement les défenses irakiennes, on retrouvera les militaires irakiens terrés dans leurs bunkers au moment de l’attaque, ils n’en sortiront que pour se rendre en masse. Le tir de l’artillerie était complété par les attaques lancées par air contre les structures de défense de l’adversaire par les Tank-killers A-10, par des F-16 et par les hélicoptères Gazelle tirant leurs missiles Hot.

A l’ouest, le groupement commandé par le colonel Lesquer se tient prêt à un soutien feu sur Rochambeau en cas de besoin. Mais dès que je sens que l’affaire de Rochambeau est bien engagée, je libère Lesquer pour qu’il continue sa progression par l’ouest vers As-Salman. 

 

Les opérations semblent se dérouler plus vite que prévu

- La situation tactique devient vite assez compliquée, avec une imbrication des unités de la 82 au sein de notre échelon avant sur Rochambeau et avec un fort vent de sable qui se lève, réduisant la visibilité ; de plus, près de 3.000 prisonniers irakiens se trouvent dans nos unités ; j’estime inutile de multiplier les risques et ordonne un stop sur place. Cela va nous permettre aussi de réorganiser le dispositif et de recompléter en carburant les chars du 4e RD dont les moteurs tournent sans arrêt depuis 4 h du matin ; ce ravitaillement sera une belle manœuvre montée et réussie par le 6e RCS, régiment de commandement et de soutien de la 6e DLB.

 

Et sur l’axe ouest, comment se passe le déploiement ?

- Je quitte mon PC sur la frontière d’où je commandais pour ce premier bond afin de me rendre, par hélico, sur l’axe ouest, au PC du colonel Lesquer, et peux donc constater sur place que tout s’est bien passé pour eux pendant cette première journée. Puis le 25 au matin je rallie le nouveau PC principal au sud de Rochambeau et constate que l’axe « TEXAS » est très embouteillé…

 

Le 25, c’est l’attaque du second objectif, le verrou d’as-Salman ?

- Oui, on relance l’assaut dès le matin, direction As-Salman, et je fais passer en tête les chars du 4e Dragons pour déboucher à la mi-journée. C’est ce qui se passe et, en fin d’après-midi, on tient les hauteurs du village et le carrefour stratégique, les chefs de corps vous ont déjà raconté le détail de cette offensive, avec la reddition des défenseurs irakiens et la fouille des tranchées.

Le but est de s’emparer ensuite de la piste de l’aérodrome militaire, de déployer un dispositif antichar au nord, et de livrer aux Américains l’axe qui va vers l’est.

Quant à la fouille du village lui-même (opération Princesse), elle est différée au lendemain matin.

 

La fouille se passe sans incident ?

- C’est le travail du 3e RIMa et de la gendarmerie prévôtale : il y a 60 prévôts d’une très grande efficacité pour prendre en mains la réorganisation du village, ils font le travail des actions civilo-militaires.

Ensuite ils auront la mission de s’occuper des prisonniers avec le 2e RIMa et aussi d’établir l’inventaire du matériel de guerre récupéré et emporté en France.

 

Et les habitants étaient nombreux ?

- On avait prévenu la population de l’offensive par largage de tracts, pour expliquer notre action, et prévu de faire venir de Riyad des infirmières pour la fouille des femmes, car on fouillait tous ceux qui se rendaient pour voir s’ils ne dissimulaient pas d’armes. En fait, dans le village on a trouvé quelques vieillards et enfants, le reste de la population était parti se cacher dans le désert, attendant que l’affaire soit finie pour revenir. C’est exactement ce qui s’était passé chez moi à Grimaud, à la Libération le 15 août 1944, la population avait déserté le village en attendant la fin des combats pour revenir !

Malheureusement toutes les précautions prises pour les combattants et pour les civils n’ont pas empêché deux drames : celui des CRAP dans le fortin dominant la ville, et celui des Américains qui ont fait exploser, en tentant de le déplacer, un container de cluster bombs sur l’aérodrome. C’est à ce moment-là qu’on s’est aperçus que les unités avaient traversé une zone totalement polluée par les bombardements !

 

Vous n’aviez pas d’information sur l’existence de ces sous-munitions ?

- Non, c’est la troisième leçon de ce conflit en matière d’interopérabilité, l’absence totale de coordination entre la manœuvre aérienne et la manœuvre terrestre. Le targeting, la désignation des cibles, avait été fait sans que le 18e CA américain ait la moindre information sur les zones bombardées… Aucun schéma, aucun descriptif des zones traitées avec des cluster bombs. C’était grave pour le déploiement terrestre !

 

La mission était alors terminée…

- Non, pas du tout. La division reçoit l’ordre de couvrir le corps d’armée américain face au nord en direction de l’Euphrate. Je confie la mission de couverture au 1er et au 3e RHC, en portant le 1er REC légèrement au nord-ouest de notre dispositif. Le colonel Lesquer conduira un raid héliporté jusqu'aux rives de l'Euphrate pour baigner dans ses flots les fanions des unités américaines et françaises. C’est à ce moment-là que la vallée de l’Euphrate entre en ébullition, avec une révolte des populations chiites de la région de Nadjaf et Karbala, les lieux saints chiites.

 

C’était un soulèvement spontané ?

- Je ne peux pas exclure qu’il ait été encouragé par les Américains. Mais la manœuvre va tourner court à cause vraisemblablement des craintes israéliennes de voir s’instaurer un nouvel Etat chiite dans la région. Ce qui était valable dans le cadre d’une manœuvre de libération du Koweït cesse de l’être une fois l’émirat libéré, et les chiites irakiens se retrouvent livrés à eux-mêmes, ou plutôt aux unités irakiennes repliées du Koweït et sauvées par le cessez-le-feu du 28. Nous n’aurons pas le droit d’intervenir, alors que la garde républicaine irakienne écrase la rébellion.

 

Vous êtes alors spectateurs passifs ?

- Nous recevons l’ordre de rester à 4 km au sud de Samawah sur l’Euphrate, sans entrer dans la ville. Mais nous allons recevoir des groupes de réfugiés venant de cette ville et fuyant les bombardements. Les notables de Samawah viennent me voir en délégation pour me remettre un appel au secours à transmettre au général Roquejeoffre et aux autorités françaises, nous demandant d’intervenir d’urgence pour sauver la ville et ses habitants. Cette demande restera sans réponse. Les notables repartiront au bout de trois jours, après qu’on leur ait expliqué que leur demande serait examinée… Je ne peux rien faire de plus !

 

C’est à ce moment-là qu’arrivent les milliers de réfugiés chiites ?

- Non c’est plus tard, vers la fin mars, quand l’armée de Saddam Hussein aura écrasé la rébellion chiite. Entretemps la population d’As-Salman, quelque 2.600 personnes, a réintégré la ville, on a rétabli l’eau et l’électricité, déminé l’agglomération, la vie a repris son cours. Mais c’est une ville sunnite, et ses habitants refusent d’accueillir les réfugiés chiites qui veulent se réfugier auprès de nous. Le général Thorette vous a parlé de ceux que son régiment a dû arrêter dans leur progression vers le sud, et qui campaient devant nos lignes...

 

Ils sont tous restés sur place ?

- A ce moment-là, oui. Il y a eu un événement exceptionnel, comme un miracle. Quand j’ai quitté mon PC d’As-Salman pour retourner en Arabie Saoudite en hélicoptère, mon chef opérations, le lieutenant-colonel Dureau, a préféré repartir par la route pour revoir des paysages qui l’avaient marqué. En arrivant à la route ils sont tombés sur l’embouteillage formé par la colonne de camions et de cars des réfugiés immobilisés. Le colonel dit à son conducteur et à l’autre militaire, tous les deux légionnaires, de distribuer les rations de combat, et très vite leur véhicule est submergé par les réfugiés. Comme le conducteur essaie de dégager son véhicule avec quelques jurons bien français, une voix féminine lance : « vous êtes Français ? » et ajoute « je suis Française »… Dureau fonce avec ses deux légionnaires pour retrouver la voix, et découvre une jeune femme, enceinte, avec une petite fille de cinq ans. Elle explique qu’elle est venue de France avec son mari irakien à la mort de son beau-père, en juin 1990, et qu’ils ont été bloqués à As-Samawah par la guerre. On récupère son mari et le soir il me les amène tous les trois au PC.

Je lui propose d’appeler sa famille en France sur notre téléphone satellitaire, mais elle préfère ne pas le faire pour leur éviter un choc – ils sont sans contact depuis des mois. Je vois qu’elle a une médaille de la Madonne au cou, et je lui dis : « vous pouvez lui rendre grâce car c’est un vrai miracle qu’on vous ait retrouvés ». On les fait repartir en France et en septembre, j’ai reçu le faire-part de naissance… d’un petit Bernard, mon prénom. Il a vingt ans aujourd’hui.

 

Et les autres réfugiés, que sont-ils devenus ensuite ?

- Ils vont nous suivre jusqu’en Arabie saoudite. Mais les Saoudiens les repoussent dans le désert. Il va falloir que je me démène pour qu’on les traite de façon humaine. Finalement, avec le soutien des Américains, les Saoudiens vont ouvrir un camp de réfugiés – ils ont déjà à gérer les camps de prisonniers ! – avec des tentes, de l’eau et de la nourriture.

 

Ils finiront par rentrer en Irak ?

- Difficile à savoir. Beaucoup de chiites irakiens ne sont jamais retournés chez eux. J’étais présent au Koweït pour les commémorations du vingtième anniversaire, il y a 100.000 réfugiés irakiens aujourd’hui encore au Koweït, en majorité des chiites. L’histoire n’est pas terminée…

 

Et finalement, c’est le retour en France…

- Dès le 17 mars, les formations arrivées en septembre 90 sur le territoire saoudien sont acheminées vers Yanbu et défilent le 27 mars à Toulon sous les ovations et dans l’enthousiasme ; peu à peu, la division se retire (nous devons avoir quitté l’Arabie Saoudite avant le début du ramadan).

Je rejoindrai Toulon le 2 mai avec les derniers éléments de la division, le 6e REG, à bord du TCD La Foudre (nous y fêterons dignement Camerone, le 30 avril… au mouillage !)

 

Quel sentiment éprouverez-vous alors ?

- De la fierté pour tous mes hommes. Une page glorieuse de notre histoire récente est tournée. En 36 heures de combat, la division Daguet a pulvérisé une division irakienne, accélérant par son action le déclenchement de la manœuvre générale des forces coalisées et atteignant pleinement ses objectifs. Elle fera l’admiration des alliés et notamment des Américains, nos compagnons d’armes. Le chef d’état-major de l’armée de terre américaine lui décernera les distinctions (Streamers) attribuées aux formations américaines « Défense de l’Arabie Saoudite » et « Libération et Défense du Koweït » qui, faute de drapeau de division, sont portées par le fanion du général commandant la 6e division légère blindée, devenue brigade légère blindée.

En fait, c’est le plus important, la France vient de changer la nature de ses interventions militaires. Les mutations qui en résultent sont considérables dans tous les domaines, de l’organisation du commandement aux systèmes d’armes, et marquent notre armée d’aujourd’hui, engagée dans d’autres combats et affrontant des crises difficiles.

 

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